Dakar… pas Dakar !

Deux enfants africains tués en deux jours sur le rallye, après la mort en course d’un pilote moto : imprévisible et passionnant, le Dakar est vraiment une belle aventure humaine.

Oula, ça y est, je sens que c’est reparti pour une grande vague d’hostilité à l’égard du Dakar, le célèbre rallye-raid créé par Thierry Sabine en 1978. Pas de bol, pour célébrer les vingt ans de la mort de son créateur, la course n’a rien trouvé de mieux que de faire repasser la faucheuse. A trois reprises.

  • Roule plus vite, Ducon !

    Roule plus vite, Ducon !

    Mercredi, le pilote moto Andy Caldecott est décédé en course dans le désert Mauritanien. Il était âgé de 41 ans et père d’une jeune fille.

  • Vendredi, le jeune guinéen Boubacar Diallo (10 ans !) est mort heurté par une voiture de course à plus de 100 km/h, à la sortie d’un village entre Labé et Tambacounda.
  • Samedi, ce fut le tour de Mohamed Ndaw, un jeune sénégalais âgé de 12 ans, renversé par un camion d’assistance sur une route nationale du Sénégal qui servait d’itinéraire aux véhicules hors course.

Vivement l’édition 2007 !

Depuis sa création, le rallye suscite la polémique. En 1980, dans L’Afrique étranglée, René Dumont écrivait :

Le rallye Paris-Dakar est indécent. Je compare cela à une bande de fêtards qui organisent un banquet, mais pas chez eux, et qui entrent chez un pauvre pour ripailler sans l’inviter à partager. (…) La vraie aventure, c’est la lutte contre la faim.

Le leader écologiste avait été suivi par Albert Jacquard, qui qualifiait l’épreuve de « course abominable et scandaleuse ». Le généticien estimait que « c’était la preuve d’une sottise totale, surtout d’un mépris pour les Africains et d’un mépris pour ce désert qui est une cathédrale ».

La Faucheuse du Dakar, candidate chaque année...

La Faucheuse du Dakar, candidate chaque année…

Que les aficionados se rassurent, même si l’édition 2006 n’a pas su éviter les nouvelles tragiques, parfois devenues trop récurrentes, aucune esquisse de remise en cause ou de débat possible : le Dakar aura bien lieu en 2007 ! Le directeur de l’épreuve, Étienne Lavigne, l’a confirmé dès l’arrivée à Dakar, tout en promettant « un grand travail sur la sécurité et la prévention »

Non… mais c’est pas possible d’être aussi con ! Les morts sont encore chauds qu’il nous en promet déjà des nouveaux pour 2007. Parce qu’évidemment qu’il y en aura d’autres. Il aura beau mettre des radars automatiques et des passages à niveaux à toutes les intersections, il y aura encore des morts.

Depuis trop longtemps, cette course écrit son histoire dans le sang, le sien et plus terriblement celui des autres, beaucoup trop souvent pour que ce soit simplement la faute à pas de chance. (Source : leblogauto.com)

Et moi, ça me rend malade qu’on trouve des excuses et qu’on évoque la fatalité pour parler de ces drames. Elle a bon dos la fatalité en Afrique ! Quand un môme de dix ans se fait renverser par une voiture du rallye lancée à plus de 100 km/h à la sortie d’un village, c’est pas de la fatalité : c’est de la probabilité ! (plutôt forte d’ailleurs).

Rêve ? Aide humanitaire ? Aventure humaine ?!?…

Du coup, je ne trouve plus une seule bonne raison valable qui justifie l’organisation d’une telle épreuve sur le sol africain. J’étais déjà franchement hostile à cette manifestation, je deviens résolument anti-Dakar (le rallye, pas la ville !). Mais pour ne pas gueuler dans le désert, j’ai essayé de comprendre ceux qui défendent corps et âmes le rallye… j’ai retenu trois arguments principaux (que je me suis fait un plaisir de commenter).

1. Le Dakar est un des rares événements qui médiatisent l’Afrique et les pays traversés (même si c’est de façon très éphémère) et donnent envie d’y aller.

C’est vrai, le Dakar donne envie d’aller en Afrique (ce n’est pas moi qui vais dire le contraire). C’est vrai, France 2 nous a offert de magnifiques reportages en ouverture de son émission quotidienne Saga Dakar. On sait maintenant grâce à la bonne conscience de France Télévision (dix minutes pas plus, faut montrer la course aussi coco) que c’est beau l’Afrique, et que ses habitants sont très accueillants. Donc, ça fait rêver dans les chaumières en France et ça, c’est bien.

Et après ? Sur 20 ou 30 heures de diffusion, combien de minutes de reportages sur la réalité de l’Afrique, en marge du rallye ? L’Afrique, c’est autre chose que des beaux paysages et des sourires. Assez d’hypocrisie, c’est la course qui est couverte, pas les pays traversés… Le Sahel, on en parlera une autre fois, quand il y aura une famine bien dévastatrice par exemple.

2. Le Dakar permet d’améliorer le quotidien des populations locales. En dehors du rallye, l’organisation soutient des des projets humanitaires.

Dessin de Maester

Dessin de Maester

C’est vrai, l’organisation du rallye a signé en septembre 2002 un partenariat avec SOS Sahel, pour lutter contre la désertification de la bande sahélienne du Sénégal (186 000 personnes concernées par les actions, 65 projets, 300 000 € financés à 75% par A.S.O.). Et ça, c’est super !

Oui, c’est super, sauf que le Dakar détruit plus qu’il ne construit. Les dommages causés sur le plan écologique et social (dans le regard que peut porter l’Afrique sur le « modèle » occidental) sont immenses, et tous ces projets « bonne conscience » ne suffiront jamais à compenser le coût réel du rallye. Qui paye les dégâts matériels causés par la destruction des routes africaines après le passage du rallye ? Qui paye le coût de la pollution causée par cet évènement ?

Et puis sans déconner, 300 000 € pour une épreuve de renommée mondiale, ultra sponsorisée et diffusée dans 187 pays, c’est peu non ? En 28 ans d’une épreuve qui brasse tant de fric, ça fait vraiment pas lourd…
D’ailleurs, SOS Sahel n’a pas attendu les ronds du Dakar pour agir ! Comme elle, bien des organisations travaillent déjà sur le terrain et n’ont pas besoin d’organiser un tel jeu mécanique pour soulager les besoins des populations…

3.Le Dakar est une course nourrie par l’esprit d’aventure et la passion de ses valeureux acteurs, une compétition sportive unique vécue par tous, amateurs et professionnels, comme une expérience humaine hors du commun.

C’est vrai, je crois bien volontiers que les pilotes sont vraiment des sportifs passionnés, généreux, à l’écoute des gens qu’ils rencontrent, respectueux de la nature et amoureux de l’Afrique. Et ça, c’est chouette !

Mais je refuse définitivement de considérer ce rallye comme une belle aventure humaine ! Comment peut-on parler d’aventure humaine à propos d’une épreuve cynique, arrogante, méprisante, égoïste, assassine ?!? Il n’y a aucun respect de l’humain là-derrière ! Le Dakar n’est rien d’autre qu’un véritable caprice de riche, qui tue (les concurrents, les africains), saccage, détruit, pollue (les paysages autant que les consciences)…

Le Dakar 2006... ah non, au temps pour moi, c’est l’Afrika Korps de Rommel en 1941 !

Le Dakar 2006… ah non, au temps pour moi, c’est l’Afrika Korps de Rommel en 1941 !

Tout cela m’amène à me poser deux questions :

  • Pourquoi l’Afrique malgré sa misère reste un terrain de jeu pour les européens, alors que dans le même temps les africains n’ont pas droit de cité en Occident ?
  • Les européens accepteraient-ils que le Rallye se fasse dans le sens inverse (le Dakar-Paris), avec des centaines d’africains qui déambulent sur leurs chameaux en remontant les Champs Elysées ?

Vu par Cavanna…

Bref, je m’énerve, je m’énerve, mais il se trouve que j’écris cet article en même temps que je termine un vieux bouquin de Cavanna que m’a prêté le père Philou. Parmi quelques chroniques bien mordantes, voici quelques lignes qu’il écrivait en 1986 à propos du « Paris-Dakar »… ça défoule…

Paris-Dakar. Cette sarabande de noceurs sous le nez des africains crevant la faim, cet épais cirque publicitaire tonitruant de laideur agressive et de triomphale connerie, cette merdeuse fantasia des beaufs à safari qui se paient du frisson de luxe sous l’oeil des caméras, cette course en sac motorisée remueuse de pognon à la pelle…
– Oh, eh, dis, tu vois tout en noir. N’oublie pas, les négros de par là, pour eux nos déchets sont des trésors. Le moindre bout de ferraille tout rouillé, ils en font des objets très ingénieux, t’as pas idée. Des doigts de fée. Avec une capsule de bière ils te forgent un couteau à six lames, dans deux boîtes de sardines ils se taillent une paire de sandales… Paris-Dakar est une bénédiction pour ces primitifs à l’âme d’enfant. Sans compter les chouine-gommes et les cigarettes.
Et puis, ça attire l’attention du monde civilisé sur la détresse du Tiers Monde, c’est pas rien ça.

Hmmm… Moi, je persiste à ne voir qu’une armada de repus qui s’emmerdent (ou qui se remplissent les poches), à qui il faut du risque et de l’émotion forte pour que la vie soit supportable, et qui pour cela se foutent pas mal de ravager ce qu’ils appellent pourtant avec des yeux de merlans frits les « cultures » locales si respectables, si sacrées, une cavalcade arrogante promenant cyniquement sous les nez des Africains la muflerie, la futilité, l’avidité et le mépris des « civilisés ».

Cavanna, extrait de La belle fille sur le tas d’ordures

Deux belles paroles

Dans le grand bal des déclarations à l’arrivée il y en a un qui m’a fait plaisir, c’est le pilote auto Bruno Saby. Il était l’un des seuls à mettre de côté la course, le classement, la bagarre… et à s’interroger sur le sens de tout ça, bref, à voir un peu plus loin que le bout de son volant…

Quand on en arrive là, c’est inadmissible, insupportable. Des tas de signes m’incitent à réfléchir à la suite de ma carrière, mais ce cas-là est le plus important. C’est peut-être celui qui me fera arrêter un jour. Est-ce que ça vaut la peine de faire mumuse comme ça ? On assume nos risques, mais quand ça tourne au drame, il faut réfléchir à la suite de cette discipline. Il faut peut-être remettre en cause l’épreuve. Si on n’arrive pas à assurer la sécurité, il faut réfléchir.

Luc Alphand

Luc Alphand

Mais le mot de la fin, je veux quand même le laisser à Luc Alphand, vainqueur de la course autos qui déclarait à l’arrivée dimanche, visiblement très marqué, et bien conscient de la gravité de l’instant après tous ces drames :

C’était une très belle course, avec une vraie bagarre. Il a fallu se battre tous les jours dans la voiture, malgré la fatigue. Il a fallu tenir jusqu’au bout. Et aujourd’hui, je suis vraiment heureux.

(Les familles de Boubacar et de Mohamed le sont aussi avec toi, Lucho !)

Grand seigneur, Alphand a récidivé (persiste et signe, garçon !) à deux reprises par des déclarations édifiantes au Journal du Dimanche et sur France Inter :

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Oui, je le dis : je suis heureux d’être là et d’avoir gagné cette course. Même s’il faut avoir une pensée pour tout ce s’est passé, ça ne va pas gâcher ce que je ressens, ce que j’ai accompli.

No comment.

Les deux enfants morts n’ont pas gâché la joie de Luc Alphand, qui a remporté le rallye. Ouf. (Dessin de Kroll)

Les deux enfants morts n’ont pas gâché la joie de Luc Alphand, qui a remporté le rallye. Ouf. (Dessin de Kroll)

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