Cour d’école, le syndrôme Zidane

Le 9 juillet 2006, Zinedine Zidane est expulsé en finale de coupe du monde pour un coup de tête en réponse aux insultes de Marco Materazzi – qui termine la rencontre. A l’école aussi, on choisit plus souvent de sanctionner la violence physique (le passage à l’acte) que la provocation, aussi blessante soit-elle…


A l’heure de la récréation,
quand je me retrouve dans l’ambiance survoltée de la cour de l’école élémentaire où j’enseigne, je pense à Zinedine Zidane. A chaque fois. Je repense à la fameuse finale de la coupe du Monde 2006 au cours de laquelle il a mis un terme à sa carrière, je me dis parfois qu’avec un peu plus de self-control, le capitaine français aurait laissé filer les provocations, terminé la rencontre… et peut-être gagné la coupe du monde. Mais je me dis surtout souvent que ce soir-là, Zidane a aussi montré un drôle d’exemple à des millions de mômes. Et je me demande s’il a bien été précisé que ce n’était pas un exemple à suivre.

Le coup de boule de Zidane...

Le coup de boule de Zidane…

Dans la cour de mon école (au cœur d’une cité de Marseille, sans doute assez semblable à celle où Zidane a grandi), il y a plein de petits Materazzi provocateurs : des gentils coquins, des taquins, des enquiquineurs, et des vrais emmerdeurs. Ils sont à l’œuvre dès le coup d’envoi (de la récré).
Il y a aussi plein de petits Zidane violents : des mômes sensibles, passionnés et excités par le jeu, des fiers, des orgueilleux, et certains vrais écorchés vifs (ceux-là, ils n’ont pas de peau : on leur fait mal dès qu’on les touche – rien qu’en les attrapant par le bras !).
Et au cours d’une récréation d’une vingtaine de minutes, les jeux de bagarre se multiplient (« Mais maître, on joue ! »), la violence ordinaire (devenue mode de communication) s’exprime en quasi-permanence, et les occasions de rencontre entre les Zidane et les Materazzi ne manquent pas !

Il faut donc rester vigilant sur les dérives vers la violence, préparer le sifflet… et les cartons. Quand survient l’insulte ou le « coup de boule », il faut éteindre l’incendie. Tout de suite.

Il y a alors deux choses essentielles qui permettent de construire le rapport à la loi dans une école : le rappel à la règle et la cohérence du système de sanction.

Pour apprendre le respect des autres, le message doit permettre d’englober les violences physiques (les coups) et les violences plus psychologiques (les insultes, les moqueries…). Il est aussi préférable de supprimer la forme affirmative, pour indiquer aux enfants leurs devoirs plutôt que leurs non-devoirs ! La pierre angulaire des règles de vie peut donc s’exprimer ainsi : « je respecte les autres dans tous les cas ». Dans absolument tous les cas !

En d’autres termes, cela signifie qu’il n’existe aucune situation dans laquelle un quelconque acte de violence puisse être toléré ou légitimé. Je dois respecter les autres et ce, même si je n’ai pas été respecté moi-même (même si j’ai été frappé, insulté…).

Le problème évident qui en découle, c’est que cette règle entre en conflit avec un autre système de valeurs, très en vigueur dans la plupart des cours d’école et tout particulièrement dans ce quartier-là : la loi du Talion. Œil pour œil, dent pour dent ! « Mon père il m’a dit de me défendre : si on te frappe, tu frappes… »

Dans les faits, je n’ai jamais vu de parents avoir le courage de confirmer de tels propos devant les enseignants. Mais lorsque ce discours est délivré à la maison, comment s’étonner qu’un enfant ne sache contenir sa colère (légitime) et son désir de vengeance ?

J’essaie alors de faire entendre ce principe aux enfants : on sanctionnera systématiquement celui qui se fait justice tout seul (en répondant par la violence aux insultes ou aux coups), mais pas nécessairement le provocateur. En estimant que l’autre, celui qui a provoqué, a déjà été puni (par l’acte de vengeance) et qu’une sanction supplémentaire pourrait s’apparenter à une double peine (j’aimerais beaucoup avoir le regard d’un homme de loi sur l’interprétation très libre que je fais de ce principe !).
Surtout que la violence enfantine est souvent beaucoup plus sévère que la sanction adulte, qui tente de se réclamer « à vertu éducative ».

Ce principe laisse à l’enfant deux solutions autres que la vengeance personnelle (synonyme de punition) en cas d’agression ou de provocation :

  1. en référer à l’adulte, garant du système de justice à l’école. C’est la voie la plus légaliste (formulée ainsi dans les programmes officiels de l’école primaire, en Education Civique : « être capable, en situation de conflit, d’engager une discussion, faire appel à l’adulte si l’on n’arrive pas à résoudre le conflit »). C’est celle qui met en œuvre le rappel à la règle et doit permettre l’application d’une sanction adaptée.
  2. être suffisamment « sage » pour laisser courir la provocation (bon, ce qui ne veut pas dire non plus « tendre l’autre joue » !). C’est mettre en application les principes des trois singes, symboles de sagesse, qui se cache l’un la bouche, le second les oreilles, le troisième les yeux. Je le traduis de cette manière : « Quand je suis la cible d’une attaque ou d’une provocation, je ne dis rien de mal, je n’entends rien de mal, je ne vois rien de mal… »
Les singes de la sagesse

Les singes de la sagesse

Cette seconde solution, plus « intérieure », est évidemment beaucoup plus difficile d’accès (pour les enfants comme pour bon nombre d’adultes – notamment masculins…). Elle permettrait pourtant de désamorcer tant de situations conflictuelles ! Quant on me fait un « doigt d’honneur » (très en vogue dans la cour – à mon époque c’était le bras !) ou qu’on insulte un membre de ma famille (« il a insulté tous mes morts ! » est devenu un grand classique), c’est moi et moi seul qui choisit de voir ou d’entendre la provocation. C’est moi également qui décide si cette provocation est blessante… ou insignifiante. C’est enfin moi et moi seul qui décide de répondre… ou d’ignorer !

Cette prise de recul, cette mise à distance face à une attaque personnelle n’est pas innée : l’instinct de survie pousse naturellement à l’auto-défense en cas d’agression. A l’heure où l’on commémore le 60ème anniversaire de la mort de Gandhi, il y a pourtant urgence à promouvoir le respect de l’autre… et l’éducation à la non-violence.

Qu’en pensez-vous, monsieur Zidane ?

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