Sans lesquels ils ne resteront pas vivants

Vous reprendrez bien un peu de biodiversité ? Dans un texte inspiré publié en 2007, le journaliste écolo Alain Hervé compte les humains, et les replace dans la grande chaîne de la vie.

Ils seraient donc six milliards, peut être sept. Six ou sept, quelle différence ? On ne sait ni qui, ni comment on les a comptés. Avec de la statistique, ce qui rend les additions très aléatoires. Mais on ne doit pas en être loin.

6 ou 7 milliards d'autres...

6 ou 7 milliards d’autres…

Moi je peux certifier que j’en connais bien six, très proches, avec qui je mange, je fais l’amour, je me dispute, je parle, beaucoup, je bois du thé et du punch. Si l’un boit les autres boivent. Nous allons au cinéma. Si l’un baille, les autre baillent. Bref nous sommes des animaux sociaux. Je les regarde vieillir. Nous allumons des feux de bois. Nous parlons énormément, plus que nécessaire. C’est chaleureux.

J’en fréquente environ soixante avec qui j’entretiens divers commerces, de l’alimentaire savoureux au politique dégagé, jusqu’à l’administratif fiscal, au bancaire coûteux et au jardinage ébloui…

J’en connais bien six cents que je lis, à qui j’écris, téléphone, mèle, qui moisissent dans mes vieux carnets d’adresse. Qui sont morts quelquefois sans que je le sache… ou perdus de vue.

J’ai entendu parler ou vu la photo d’environ six mille ou soixante mille au train où vont les médias, qui occupent l’avant ou qui émergent de l’arrière de la scène. Ce sont des pipoles ou des moins que rien qui s’agitent, se déshabillent physiquement ou moralement sur les écrans, dans les magazines, qui se tuent en voiture, ou prennent le métro, ou nous gouvernent… Allez savoir.

La foule illuminée - photo de Martin Ujlaki

La foule illuminée – photo de Martin Ujlaki

A six cent mille je perds pied. Ils sont partout. Ils remplissent les métros. Je les perds de vue. Ils visitent la Chine en cinq jours, trois nuits,pour 490 euros. Ils rêvent de s’acheter des quatre quatre turbo compresseur avec l’escabeau pour monter à bord. Ils sont les dépositaires de cultures millénaires mais ne savent plus très bien lire.

Soixante millions, ce sont ceux que j’ai connus à quarante. J’ai beaucoup d’histoire en commun avec eux, de la belle et de la moins belle. Avec qui je peux éventuellement parler le gaulois sans les mains. Ils sont de toutes les couleurs. Ils déficitent la Sécurité Sociale. Ils investissent à l’étranger. Ils ne veulent plus travailler de leurs mains.

A partir de six cents millions, je sais qu’ils ne songent qu’à se reproduire comme des lapins, qu’ils rejettent trop de gaz carbonique, qu’ils envisagent de transformer leur nourriture en carburant pour leurs automobiles. Ce sont de joyeux drilles. Ils jouent à la guerre comme lorsqu’ils étaient gosses. Ça saigne. Ils lapident les homosexuels et les femmes adultères. Ils vont installer le développement durable.

Lotus

Lotus

Les six, sept milliards dont on parle, mais que l’on n’a pas vus, m’emmerdent à se compter en oubliant le reste. Je veux dire les milliards de milliards d’autres, aussi vivants qu’eux et qui méritent de rester aussi vivants qu’eux, et sans lesquels ils ne resteront pas vivants. Les chênes et les lotus, les hérissons et vipères, les protozoaires et les bacilles, les herbes et les ours blancs, les morues et les cigognes, les virus et les rats, les cafards et les chiens de compagnie, les ours et les moutons…

J’ai entendu dire que certains veulent fuir leurs déchets et leurs détritus, je suis d’accord pour qu’on se cotise pour leur offrir leur billet pour qu’ils aillent faire le bonheur de la planète Mars.

A vrai dire je n’en connais qu’un seul. Je l’observe de l’intérieur de mon encéphale et j’ai souvent des doutes sur son existence.

Billet d’Alain Hervé paru dans l’Écologiste – n°28 octobre-décembre 2007

Asterionellopsis glacialis

Asterionellopsis glacialis

Alain Hervé est journaliste. Il contribue régulièrement au magazine L’écologiste et est à l’origine du lancement, en 1973, du premier mensuel français consacré à l’écologie politique : Le Sauvage. On retrouve d’ailleurs ses écrits sur le site internet du magazine.

Crédit photos : La foule Illuminée de Martin Ujlaki, sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0); Lotus de Dennis Wong, sur Flickr (CC BY 2.0) ; Asterionellopsis glacialis de K. Leblanc

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